• "Mis sur le côté depuis enfants", "C'est pas le quartier qui est violent / c'est la haine que vous y faites grandir"... le texte de Najim vise juste. J'ai rencontré ce jeune homme, de vingt ans, au talent prometteur en sa ville de Somain, près de Douai. Sur scène, sa geste est celle du lion qui rugit, son flow celui d'un Kool Shen, les mots déferlant avec méthode et sonorité sentencieuse. Son discours sur les choses est tout aussi clairevoyant que ses textes. Avec les moyens de la tess, il a fait ce clip...voyez, écoutez, et si d'aventure une scène voulait l'accueillir pour un ou plusieurs morceaux, faites-moi signe et je vous mettrai en relation avec lui.


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    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 4/4.

     

    La femme qui me fait face me regarde avec de la compassion. Oh mon Dieu, des larmes abondantes parcourent mon visage et viennent s’échouer en gouttes épaisses sur mon pantalon. Où suis-je ? L’angoisse me saisit. Tout ce brouhaha et ces crissements métalliques, je regarde alentour et enfin je retrouve mes esprits. Tout me revient, le métro, Toni, la dame esseulée. Toni, je ne parviens pas à le voir, la foule est trop dense, est-il encore là ? Oh mon Dieu, où est-il ? Mon cœur s’emballe. Envie de hurler. Des sueurs froides me parcourent le dos. Sentiment oppressant d’abandon et de solitude. Un mouvement de foule, et je l’aperçois enfin, il est aux côtés de la dame esseulée. Ma panique se dissipe. Je parviens à me concentrer sur les paroles qu’il lui adresse. 

    - Il faut lui mettre la pression à l’assistante sociale, c’est pas normal qu’elle vous laisse dormir dehors franchement. Vous lui demandez pas la charité, juste qu’elle se bouge pour vos droits sociaux. Sérieux, faut pas la lâcher !

    - C’est vrai, mais je suis si fatiguée, si usée par le mépris des gens, j’ai l’impression de plus faire partie de leur société à tout ces gens.

    - Vous laissez pas mettre la tête sous l’eau, surtout qu’avec Sarko ça va être pire encore pour les pauvres. Vous voulez que je vous laisse mon numéro de portable, comme ça, vous nous appelez et on vous accompagne chez l’assistante sociale. On se chargera de lui mettre la pression.

    - Ça ira, je vais me débrouiller, en tout cas c’est très gentil, ça réchauffe le cœur de voir que je suis pas devenue invisible aux yeux de tous.

    - Accrochez-vous madame, vous laissez pas abattre, on est dans la même galère.

    - Merci, merci

    - Bon courage en tout cas.

    - Merci pour tout, du fond de mon cœur merci

    Station Richard Lenoir. Les portes s’ouvrent et la femme esseulée s’en va en multipliant ses remerciements à destination de Toni et de ses amis. Et puis l’image de la baleine qui s’engouffre paisiblement dans les profondeurs marines, à son aise en cette immensité aux sonorités douces.

    Le fagot, oui le fagot de bois sec, tu t’étonnais, mon bel Abdel, que je puisse l’emporter en souvenir de notre tête-à-tête ce soir-là, devant ce feu que tu avais allumé, et le souvenir de ta silhouette assise devant ces flammes qui animaient ton visage en cette belle nuit, et la capuche de ta djellaba qui te recouvrait la tête en des méandres poétiques. Comme tu avais ri de me voir ainsi partir, au petit matin, avec ce fagot de bois que tu avais glanés alentour. Et comme vous aviez ri, toi et ton grand-père, de me voir si attachée à ces brindilles. Oh, quel belle journée et quelle belle nuit j’ai vécues. Mon corps avait trouvé la quiétude, ce n’est que bien plus tard que je réalisai que nous nous n’étions même pas étreints, ni même effleurés. J’ai dormi sous un ciel clair et parsemé d’étoiles jolies, sous les caresses de tes mots, le feu continuant à crépiter à nos côtés et l’eau de la rivière s’écoulant en un bruissement doux. Comme elle était belle ton oasis de quiétude. Ce n’est qu’au petit matin que pour la première fois tu prononças mon prénom, Annette. Dans ta bouche, j’ai appris à aimer ce prénom que j’avais toujours haï, dans ta bouche il était poésie.

    Et puis tant d’années à lutter en de maintes tracasseries administratives pour qu’enfin, en 2003 par un hiver sans neige, tu vives avec moi, ici, à Paris, et que la Méditerranée ne nous sépare jamais plus.

    Et le temps est passé si vite, ce temps où j’ai vu ton sourire se changer en une grimace de tristesse, tes espoirs en un fatalisme farouche, ta gaieté en une tristesse insondable et ta joie de vivre en une réclusion sourde. En trois années, la joie de vivre qui t’habitait s’est métamorphosée en une grisaille aux contours amers. Tu ne parvenais pas à trouver du travail, acceptant des missions d’intérim pour remplir des rayons de grandes surfaces parce que tu ne supportais pas l’idée de ne pas subvenir à tes besoins, tu découvrais les contrôles d’identité répétitifs du fait de ton faciès, tu as été traumatisé des propos d’un raciste dans la ville du Mans qui te disait, tandis que j’étais au bout de ta main, « ici t’es en France, alors tu baisses les yeux quant tu me regardes », et puis la froideur qui régit les rapports entre les gens d’ici, cette froideur qui nous pèse aussi, à nous les autochtones, mais avec laquelle nous avons appris à cohabiter, et tout ce que tu ne me disais pas, et ton être s’est tout entier fermé. Pourtant, j’ai tout fait pour te faire oublier tout cela. En vérité, il aurait fallu que je t’encourage à retourner en ta terre natale, mais je ne pouvais m’y résoudre tant mon amour pour toi était fort, tant ta présence m’était nécessaire. Egoïste j’étais, je suis coupable de ta mort. Mon Dieu, pardonne-moi le mal que j’ai fait. Et l’image de cette corde serrée autour de ton cou, et de ton corps inanimé et suspendu au milieu de la cuisine, habite mes nuits. Pourtant nous nous aimions tant ! Il faut croire que l’amour ne suffit pas à panser toutes les plaies.

    Station Bastille. Ils se lèvent. Je réalise que j’ai raté mon arrêt, station Oberkampf. Une panique m’envahit sans en saisir au juste les raisons. Toni, le corps droit, l’allure fière, se saisit de la poignée de la porte et attend que la machine s’arrête dans un râle de souffleries stridentes. Mon cœur s’emballe, le journal me tombe des mains, mes mouvements deviennent désordonnés, mon corps m’abandonne soudainement et je ne parviens pas à me lever.

    - Madame, vous allez bien ?

    - Il est parti ?

    - Qui ?

    - Toni

    - Qui est Toni ?

    - Qui êtes-vous, que me voulez-vous ?

    - Les secours vont arriver

    - C’est lui, c’est Toni, il est parti, Abdel, reviens mon amour, laisse-moi caresser ta joue et ta bouche, tu sais, comme tu aimes.

    - Madame, vous avez perdu connaissance, vous allez mieux ?

    - Le soleil s’est couché ?

    - Vous avez fait un malaise Madame

    - Faut que j’aille à la Place Jamaa El Fna, il m’attend

    - Tout va bien Madame ?

    - Le muezzin a déjà fait son appel à la prière ?

    - Madame, Madame, regardez-moi

    - Qui je suis ? Qu’est-ce que je fais ici ?

    - Les secours arrivent, ne vous inquiétez pas, tout va bien Madame.

    Cependant, au dehors, d’épais nuages de fumée s’élèvent dans les airs, un vent de révolte secoue la Place de la Bastille. Les yeux des quidams libèrent des larmes au contact du gaz lacrymogène. Au milieu des clameurs et des nuées humaines, une rumeur se répand en des cris relayés ça et là : ils vont charger !

    Les bataillons des compagnies républicaines de sécurité, telle la geste des guerriers masaï, frappent de leurs matraques et en cadence leurs boucliers en plexiglas.

    Et des bribes de paroles hurlées traversent le vacarme et s’élèvent :

    - L’état est malade

    - …mes frères et mes sœurs de misère, puisse le feu de la colère nous parcourir les veines.

    - Sarko facho, le peuple aura ta peau !

    - Sarko, racaille, il faut que tu t’en ailles !

    A quelques pas du tumulte, une troupe d’une vingtaine de jeunes encagoulés, les visages ceints d’une écharpe noire, s’est isolée au bas d’un immeuble. Le leader s’entretient avec ses camarades :

    - Chacun a son posca rouge ? Ok. Vous avez bien pris des poscas de couleur rouge, c’est important le rouge, c’est le sang de nos frères ? Ok. On pète un max de vitrines, les vitrines de cette société de consommation de merde et qui appartient à cette société de bâtards qui tuent nos frères. On nique tout et on tague partout « Ziad et Bouna, jamais on oubliera ». C’est bon ? Ok. On y va. Après les larmes, la vengeance. 

    Et tous, d’une même voix et se mouvant en une course décidée, crient « on nique tout, après les larmes la vengeance ».

    La petite meute fend la masse humaine des manifestants, enjambe tout un fatras de barrières retournées et parvient au devant d’une série de magasins. Et les vitrines succombent les unes après les autres devant ces assaillants aux gestes de révolte et décidés.

    - Vas-y Toni, ch’te laisse taguer c’magasin

    Alors qu’il pose le bout de son marqueur sur le mur et que les autres s’affairent à tomber d’autres vitrines non loin de là, ce dernier se retrouve violemment projeté au sol, son front heurte brutalement le macadam et trois genoux viennent s’écraser rudement tout du long de son corps, sur sa tête, ses épaules et ses jambes. Il vient d’être maîtrisé par trois policiers en civil. Tandis que des filets de sang se dessinent sur son front, il hurle à destination de ses camarades :

    - Tirez-vous !

    Au dehors, au loin, au Maroc, quelque part au bord d’une rivière, les feuilles bruissent par le vent. Un vieil homme en djellaba, assis en un rocher esseulé et les yeux scrutant l’écoulement paisible de l’eau, pousse un soupir. De tristes larmes parcourent ses joues de fellah et se perdent en éclats lumineux dans les sillages nombreux de ses rides. Ses lèvres sont tremblantes, il murmure lentement : « Abdel mon petit fils, tes rires et ta légèreté me manquent. Je pleure souvent devant cette rivière dont tu aimais la proximité. Allah y rahmek ya ouldi, qu’Il t’accueille en son vaste Paradis. Te voir arriver au loin, avec ton pas léger et insouciant, me manque. Te sentir à mes côtés, bourrant ma pipe du soir et me disant des blagues comme si j’étais un ami de ton âge, me manque. Avec les jours qui passent, la tristesse me gagne, et nullement le courage de confier ma peine. A quoi bon, ils voient bien le chagrin s’emparer de ma bonne humeur d’antan, celle qui nous liait tout deux. Abdel, mon petit fils, que n’es-tu revenu auprès de moi avant de commettre l’irrémédiable ? Dans la solitude de la nuit, je m’éveille et je dis des douas, des incantations pour que ton pêché, celui de t’être ôté la vie, te soit pardonné, car Allah est infiniment grand et miséricordieux. Chaque nuit je récite la Sourate "al-Mulk" afin qu’Allah Le Pardonneur te préserve du châtiment de la tombe.  Inch’Allah, j’irai à la Mecque dans six mois pour racheter ton pêché, demander le salut pour toi, mon petit fils aimé. Que Dieu nous accorde à tous de mourir en ayant la foi et qu'Il nous mette au nombre des gens du Paradis. Amine. Que Dieu t’apaise, mon petit fils. Que n’es-tu revenu vers moi Abdel, mon petit fils ? Qu’y avait-il donc en ce pays de France pour que ta joie et ton insouciance deviennent tristesse et grisaille ? Tu rêvais pourtant de partir au Canada, tu étais si sévère avec la France que tu disais raciste, et l’amour pour cette femme a été plus fort que ta ferme décision de ne jamais aller y vivre. Et qu’avez-vous les jeunes à ne rêver que de partir, même au péril de votre vie ? Je sais les problèmes de notre pays, gangrené qu’il est par un système qui vous empêche, quand vous n’êtes pas de bonne famille, à vous réaliser et à vivre dignement. Mais tout de même, c’est votre pays, votre terre, la terre de vos aïeux, battez-vous pour y exister plutôt que partir. Qui me dira les raisons qui t’ont poussées à ce geste de désespoir ? Seigneur, ne nous châtie pas s'il nous arrive d'oublier ou de commettre une erreur. Seigneur, ne nous impose pas ce que nous ne pouvons supporter, efface nos fautes, pardonne-nous et fais-nous miséricorde. Amine.

    Mon petit fils, mes dernières forces se consumeront à racheter ton pêché, tu me manques ».

    La voix du muezzin retentit pour la prière du Icha. Le vieil homme essuie ses larmes du revers de la manche, se saisit de sa canne et il se lève en laissant échapper un « Bismillah », puis s’en va d’un pas fatigué et le dos courbé d’années de besogne à labourer les champs. 

    Et derrière lui, l’eau continue à s’écouler paisiblement et les feuilles à chuchoter.

    Et, rapportait un journaliste, au devant du juge qui lui demandait s’il avait quelque chose à ajouter, Toni tint ces propos qu’il avait préalablement écrit sur une feuille :

    - Pourquoi vous ne condamnez pas M. Sarkozy pour avoir menti au peuple français au sujet de nos frères Ziad et Bouna ? Il les taxe de cambrioleurs devant les caméras du 20H, et quand la vérité vient ensuite contredire ces propos, personne ne s’en émeut ni ne s’en indigne ! Sommes-nous à ce point des sous citoyens qu’on puisse nous cracher dessus impunément ? Qui nous rendra justice ? Vous me demandiez de m’expliquer sur mes actes, mais avez-vous vraiment envie de comprendre ? Je ne le crois pas, parce qu’il faudrait alors convoquer des réalités que vous refusez de voir en face parce qu’elles mettraient à mal vos chimériques idéaux  d’égalité et de justice. Vaste comédie où les bons sont les fortunés et les mauvais les pauvres. Vaste comédie où les premiers jugent et enferment les seconds.

    Allez, allez, jugez-moi, condamnez-moi, que la comédie puisse se continuer, que la justice des nantis passe ! Et qu’en nos quartiers méprisés, la colère continue de se radicaliser et l’oracle vous dira qu’elle finira par s’exprimer à coup de pavés dans la tronche parce que vous n’aurez pas voulu l’entendre autrement.

    Que vous l’entendiez ou pas, mon acte est politique et il revendique l’égalité de traitement, l’égalité sociale. Que vous vous intéressiez à mon acte doit vous porter à vous intéresser aux causes qui le motivent. Pour une bonne part de ces délinquants que vous enfermez dans vos prisons, la violence et le rejet des normes de la société sont la réponse à l’exclusion sociale dont ils sont l’objet. Je reconnais mon acte et j’en assume les conséquences. Puisse-t-il vous sortir de votre surdité et faire démentir l’oracle.

    Le lendemain, la presse reprendra en écho la dépêche de l’AFP titrant :  "Un jeune homme de 18 ans a été condamné hier à huit mois de prison dont quatre mois ferme pour avoir brisé des vitrines de magasins lors d'une manifestation anti-Sarkozy qui avait dégénéré, lundi soir à Paris, dans le quartier de la Bastille." AFP 11/05/07

     


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    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 3/4.

     

     

    « Considère moi comme une bombe dont tu as allumé la mèche

    Et qui égrène les secondes d'une saison blanche et sèche …»

    Les quatre compères accompagnent les paroles de rap qu’exulte le portable de Toni.

    - La Rumeur c’est des bonhommes, eux ils baissent pas leur falzar, assène l’un d’entre eux

    - Vous avez vu Hamé dans l’émission sur Canal plus, y avait même l’autre narvalo de l’UMP, son nom finit par « ian », ajoute un autre

    - Ouais, comment il l’a déchiré Hamé, il est trop fort, le mec il voulait zerma défendre Hamé, et Hamé il lui a mis un stop direct, il lui a fait « j’ai pas besoin de toi pour me défendre », total respect franchement

    - Ouais je l’ai vu aussi, j’ai pécho la vidéo sur Dailymotion

    - Grave il tue Hamé, renchérit Toni, il donne pas son cul comme trop de rappeurs qui vendent leur boul juste pour passer sur Skyrock. Et ça fout la rage à Sarko, c’est pour ça qu’il les attaque façon pitbull. T’inquiètes, y a pas que Hamé, on est de plus en plus nombreux à bien comprendre ce qui se passe en vérité, t’inquiète ! Bientôt les gouttes deviendront fleuve.

    J’écoute leur conversation et je réalise que leur colère est sœur de la mienne, au fond les oppresseurs sont les mêmes, cette noblesse héritière qui nous fait une vie pas possible pour doper encore plus leurs richesses déjà incommensurables, et qui, de par leur main-mise sur les médias, nous polluent l’espace public de leurs obscénités et de leur prêt à penser chaque jour renouvelés. Et puis mes yeux sont happés par chaque mouvement que fait Toni. Des frissons parcourent mon dos, une chaleur douce irrigue mon corps, et je réalise qu’il y a bien longtemps que je n’avais ressenti cela, vivant depuis tant d’années avec la lassitude pour compagne.

    La machine pousse un râle et les portières s’ouvrent, béantes. Une foule pressée s’introduit en son antre, chacun guettant un espace possible de tranquillité à défaut d’un siège libre. Une femme au sommeil inachevé, la trentaine, demeure au centre, non loin de Toni. Elle observe tout à l’entour tandis que les portières se referment et que la machine se remet en branle. Elle accroche les regards, marmonne des borborygmes inintelligibles. Puis elle se racle la gorge et, d’une voix de complainte, interpelle les voyageurs.

    - S’il vous plait, écoutez-moi. Je suis désolée de vous déranger, mais voilà, ça fait deux ans que je suis à la rue. Avant ça, j’ai subi une opération et j’ai fait quatre mois de coma. Je suis fatiguée, aidez-moi s’il vous plait. Qui peut m’aider ? Une petite pièce ou un ticket resto pour manger. S’il vous plait, qui peut m’aider ?

    Personne n’ose regarder dans sa direction. Après qu’elle a tendu sa main à quelques personnes sans qu’aucune obole ne lui ait été consentie, elle pousse un hurlement et prend ce monde sourd à parti.

    - Pourquoi vous me regardez pas ? Je suis un être humain comme vous, non ? Regardez-moi putain !

    Et les larmes gagnent son visage et mon cœur se serre. Je veux lui parler, la serrer contre moi, l’aider, sa solitude faisant écho à la mienne, et puis mon élan est soudain freiné par la peur que Toni ne me regarde. Je réalise que je suis mal habillée, mal coiffée, mon visage doit porter les traces de mes nuits d’insomnie. Je me sens grasse et moche. Pas envie qu’il voit l’image d’une femme pas soignée, les cheveux gras et les yeux fatigués. Et dans le même temps, je réalise tout l’absurde d’une telle préoccupation dans un moment d’une telle gravité !

    La jeune femme exulte de sa tristesse, prenant à parti une femme assise.

    - Regardez-moi putain ! Vous madame, vous rentrez chez vous le soir, vous mangez un repas chaud et vous dormez dans un lit. Pourquoi j’y ai pas le droit moi ? Pourquoi ? Répondez putain ! 

    Et ses larmes se font plus abondantes, ses cris plus rauques, et la foule en prise avec le malaise.

    Non loin, en une conférence littéraire, la voix d’un jeune écrivain, membre des Democratic Panthers, s’élève en un cri de colère : « Le temps est venu de se fâcher. Il faut niquer leur race à ces enfances héritières qui polluent nos horizons apaisés. La littérature, aujourd’hui plus que jamais, ne peut plus rester confinée, molle, doucereuse, mais doit au contraire devenir enragée, combattante et féroce… trop de gens souffrent, la littérature doit porter la voix de ces souffrances particulières ».

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, une rumeur se grave au marqueur rouge : « Après le temps des larmes vient celui de la vengeance ».

    - Hé, madame, venez ! S’écrie soudain Toni, en ôtant l’oreillette suspendue à son oreille droite. Il sollicite ses camarades qui lui remettent chacun des pièces de monnaie.

    - Que des narvalos les gens, sur ma vie ! Personne qui bouge son cul !

    La femme en pleurs s’approche de lui, saoule du silence qu’on renvoie à ses cris de détresse. Il est l’ultime source de chaleur au milieu d’une foule inanimée et distante.

    Toni prend la casquette d’un de ses camarades et y laisse choir les pièces. Il demande alors à la femme, encore chancelante de ses appels sans écho et traînant son état de déréliction comme un sort mauvais qu’on lui aurait jeté, de s’asseoir sur le siège qu’il a libéré. Ensuite, il s’adresse aux quidams alentour.

    - Vous voyez pas qu’elle fait pas la comédie, qu’elle a vraiment besoin de vous ! Vous êtes devenus inhumains ou quoi ? Moi et mes potes, on a mis nos pièces dans la casquette. Je vais passer parmi vous, et faite un geste pour aider cette femme, franchement ça peut vous arriver aussi d’être dans la merde.

    Oh, mon dieu, il va s’approcher de moi. Ais-je au moins des pièces dans ce fichu sac à main ? Il faudrait que je me coiffe, il va me trouver horrible. Pas de brosse dans le sac. Il arrive à ma hauteur, je parviens à saisir un billet de dix euros dans la poche intérieure de mon sac et, la main hésitante et le cœur battant la chamade, je le pose dans le creux de la casquette qu’il me tend. Je n’ose pas le regarder dans les yeux, je l’entends seulement me dire « merci Madame, c’est gentil ». Il s’éloigne, et mon cœur peine à retrouver un rythme normal. Et puis l’image d’une baleine qui affleure à la surface d’un océan calme vient habiter mon esprit, elle vient respirer entre deux plongées, sans fracas, juste quelques clapotis sourds et l’horizon sans fin tout autour, climat de sérénité absolue. Etrange comme notre esprit peut déambuler à sa guise.  

    L’émotion m’avait à nouveau saisie le lendemain, tandis que je l’attendais place Jamaa El Fna au coucher du soleil. Je patientais, attablée à la même gargote, la peur au ventre qu’il ne vienne pas. Ce fut la journée d’attente la plus longue de mon existence, je m’activais en de touristiques visites avec pour seule motivation que le temps puisse s’écouler vite jusqu’au soir. Je passais les dernières heures d’attente dans ma chambre d’hôtel à choisir ma tenue, à me coiffer, à me maquiller, à me parfumer, à me faire belle. Et plus le coucher du soleil approchait plus l’angoisse me gagnait. Se pouvait-il qu’il m’ait oubliée ? Se pouvait-il qu’il ne vienne pas ? Se pouvait-il que je ne fus qu’une rencontre d’un soir avec laquelle il aurait passée quelques heures de convivialité, sans que cela ne gagea d’un lendemain ? Et puis je m’accrochai au souvenir de sa main sur la mienne tout autant qu’à sa dernière phrase « A demain… ».

     

    Et avant même qu’il ne parla, je sentis son doux parfum derrière moi.

    - Vous voilà à la même heure, au même endroit, me dit-il

    Je ne pus dissimuler l’ampleur de ma joie et je me jetai dans ses bras comme s’il s’agissait là d’un être intime dont une longue absence se serait muée en une souffrance insoutenable. Je réalisai dans le même temps l’absurde de la situation, m’accrochant à un jeune homme, un quidam, dont je n’avais fait la connaissance que hier soir tout comme on s’accroche à une bouée de sauvetage au milieu d’un océan de détresse. Je relâchai alors mon étreinte et retrouvai ma raison, me contentant de lui faire la bise tandis qu’il me tendait la main. Je ressenti son malaise à sentir la peau de mes joues sur les siennes, et toute la retenue qu’il manifestait me le faisait aimer davantage. Il s’égaya d’un sourire et engagea la conversation pour fuir son trouble.

    - Votre journée s’est bien passée ?

    - Tu sais, tu peux me tutoyer Abdel, répondis-je, les joues rouges par la gêne que je ressentais de m’être ainsi emballée.

    Nous prîmes place sur le banc que j’occupais. Le serveur apporta ma commande, du poisson, des poivrons, et une harira, la soupe aux pois chiches.

    - Que veux-tu manger Abdel ?

    Il interpella le serveur en arabe qui lui apporta une théière, deux verres et une assiette d’olives. Ils échangèrent quelques paroles qui me semblèrent pleines d’amitié. Et puis le serveur s’adressa à moi en un français approximatif.

    - Ici, Madame, chez toi. Tu veux, tu demandes et je donne. Marhbabik, bienvenue, Madame.

    Ce dernier disparut un instant puis revint avec deux grosses oranges gorgées de soleil.

    - Pour toi Madame, oranges de Marrakech, beaucoup de jus et d’énergie. Très très bon pour la santé.

    - Oh ! C’est gentil, ça me touche.

    Abdel observait mes échanges avec le serveur d’un œil attendri.

    - C’est un ami à toi ? lui demandai-je

    - Oui, un ami d’enfance. Nous avons grandi dans le même village. Et puis, les gens d’ici se connaissent tous tu sais.

    - Tu as grandi à Marrakech ?

    - Pas loin d’ici, dans un village à près de 30 Km. Justement, tu fais quoi demain de ta journée ?

    - Rien de précis

    - Tu voudrais découvrir mon oasis, un endroit loin des sentiers touristiques ?

    - J’en serai honorée, je me sens si mal à être au milieu des touristes de l’hôtel qui suivent le guide comme un troupeau de moutons. Elle est où ta belle oasis ?

    - Près de mon village, un endroit où j’aime aller rêvasser, et la maison de mon grand-père est juste à côté. Tu veux ?

    - Oh oui, m’écriai-je, les yeux pétillants à cette si belle surprise.

    - On fera griller du poisson, et si tu n’as pas peur, on dormira à la belle étoile. Tu pourras voir les étoiles qui accompagnent mes nuits, elles sont belles, on les voit si distinctement dans leur habit de lumière qu’on se sent de tendre la main pour les cueillir. Et puis au matin, nous irons prendre le petit déjeuner chez mon grand père.

    - Oh, je ne sais quoi dire, je suis si heureuse. Et ton grand père le sait ?

    - Non, mais il n’y a aucun problème. Chez nous, il y a toujours une place pour l’invité, et tout ce qui trône sur une table de repas se partage en autant de parts qu’il faut. Si je le préviens que je viens avec une étrangère, il risque de sacrifier un mouton juste pour te faire honneur. Tu n’as pas peur de dormir dehors ?

    - Oh non, du moment que je suis avec toi, dis-je avec un trouble difficilement dissimulé.

    - Tu repars quand à Paris ?

    - Normalement demain, mais je vais prolonger mon séjour, et, ajoutai-je avec empressement et l’envie brûlante qu’il le sache, je vis seule, aucun homme ne m’attend.

    - Et tu comptes rester combien de temps encore ici ?

    - Je ne sais pas, tant que j’en ai envie dirons-nous.

    - Attention que l’air de notre pays n’atteigne ton sang, car parfois il peut envoûter et faire perdre la raison, dit-il en pointant ma tempe de son index et le sourire plaisantin. Demain Inch’Allah, en mon oasis, je te narrerai l’histoire d’une femme venue d’Occident pour un séjour de repos à Marrakech et qui jamais n’est repartie. On la croise parfois ici, sur la place Jamaa El Fna, elle est diseuse de bonne aventure et conteuse d’histoires de Djnouns.

    - Des djnouns ?

    - Ce sont les esprits malins.

    - Elle s’appelle comment ?

    - Ici tout le monde la nomme Aïcha, et personne ne connaît son véritable prénom. On dit que les plus grands de ce pays la consultent, tant il paraît que ses pouvoirs sont immenses.

     


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    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 2/4.

     

    Peur de croiser à nouveau son regard, peur qu’il lise dans mes yeux. Mon Dieu ! Que m’arrive-t-il ?

    Je m’accroche à leur conversation, le regard plongé dans ce journal qui n’est guère plus qu’une fuite à mon trouble, les mots que j’y lis n’ont plus aucun sens. 

    Je n’entends plus le crissement des roues métalliques sur les rails, ni même les bavardages des quidams alentour.

    - On va foutre le dawa à Bastille, dit l’un d’entre eux

    - On va tout niquer, j’ai trop le seum(haine), renchérit un autre

    - Putain, le mec, il vient chez nous, à Clichy, après la mort de Ziad et Bouna, il dit comme ça que c’était des délinquants qui venaient de faire un cambriolage, alors que tout le monde sait maintenant que c’est pas vrai, et les gens le foutent Président de la République.

    - A croire que les gens nous aiment vraiment pas

    - Ils tuent les nôtres, ils nous crachent dessus et ils voudraient en plus qu’on se tienne tranquilles dans nos cages à poules !

    - On peut crever, ils en ont rien à foutre

    - Nique Sarko, lance l’un d’entre eux d’une voix timide

    - Pourquoi tu parles doucement, renchérit Toni, t’as peur de quoi ?

    Et Toni se lève, puis à haute voix, il dit « Nique Sarko, Sarko racaille, Sarko menteur, nique Sarko ! »

    - Voilà c’est dit, ajoute-t-il à destination de ses camarades, qu’est-ce qu’il y a maintenant, faut décomplexer les mecs, faut leur rentrer dedans à ces sarko et compagnie, effet miroir les mecs, effet miroir, on nous insulte, on insulte, on nous met une droite, on met une droite. Putain, le sarko il nous insulte en plein 20H et toi tu l’insultes dans ta barbe comme si t’avais honte ! Putain, lâche-toi, crie-le ton « nique sarko », ça s’appelle une réaction légitime. Putain, les mecs il va falloir vous battre contre vous-même d’abord, décomplexer et affirmer ce que vous êtes, si on n’est pas capables de ça, alors vaut mieux qu’on rentre chez nous et qu’on ferme notre gueule !

    Au loin, deux hirondelles s’entretiennent d’un monde merveilleux. Et les feuillages naissant continuent d’exhaler leur doux parfum dans les ruelles bondées d’anonymes pressés. Le chant joyeux des palabres jolies demeure dans les airs en une branche lointaine, sans que personne, là, en bas, n’y prête une attention.

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, la mémoire continue de se graver au marqueur rouge : « Deux ans après l'accident qui a vu la mort de Ziad et Bouna, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris a ouvert la voie au procès de deux policiers poursuivis pour "non-assistance à personnes en danger" ».

     

    Leur conversation continue de susciter crispations et gênes, les visages des voyageurs intensifiant leurs rides de mépris et de damnation sans pour autant que l’un d’eux n’ose les interpeller d’un désaccord. 

    Toni est attentif aux réactions, devinant l’animosité ambiante à leur encontre et probablement disposé à en découdre avec quiconque oserait les interpeller en des termes dédaigneux. Son front s’anime de rides courroucées, ses yeux ne cessent de parcourir les visages alentour, probablement pour affirmer ses dispositions à réagir à tout affront dont ils seraient l’objet. Et dans le même temps, on le sent ennuyé, on le sent habité aussi par l’envie que tout ces gens puissent comprendre sa colère tant elle lui apparaît légitime.

    Il s’arrêta à l’entrée même de mon hôtel, et il fit la moue en se mordillant la lèvre. Tout mon être lui disait mon désir fou de le sentir tout contre moi cette nuit-là, sans pour autant que ma bouche n’osa dire les mots qui me brûlaient. Je demeurais là, debout, face à lui, ne sachant que faire de mes bras, le corps brûlant et les lèvres suspendues au chemin qu’il allait emprunter pour sa nuit, nourrissant l’espoir que nous serions deux à le parcourir en ses méandres d’émois.

    Et puis, non loin de là, la voix chaude du muezzin lança l’appel à la prière :

    Hayyâ ‘alâ-s-salât, Hayyâ ‘alâ-s-salât

    Hayyâ ‘alâ-l-falâh, Hayyâ ‘alâ-l-falâh

    Venez à la prière, venez à la prière

    Venez à la félicité, venez à la félicité

    Cette voix répandue tout du long des rues et des boulevards ajouta à mon émotion, et vint m’emmitoufler d’un doux frisson. Et sans dire mot, il baisa ma main droite d’un geste princier et s’en alla au loin. Tandis qu’il ne devenait plus qu’une ombre lointaine, il se retourna et m’adressa ces mots : « A demain, si d’aventure tu passais par la place Jamâa El Fna, Inch’Allah ».

    Et la voix du muezzin me réconfortait de ma tristesse de voir mon bel amour s’éloigner de moi. Etrange cette sensation d’abandon que je ressentis, comme si un être cher et essentiel à ma vie venait de me quitter pour un long temps d’absence.

    Et je lui criai : « J’y serai à la même heure, au même endroit, je t’attendrai ».

    Au dedans, en un recoin de l’hôtel, à la lumière tamisée et chancelantes des bougies, le son du luth accompagnait les touristes insomniaques et assoiffés d’exotisme. Et j’eus le vague à l’âme.

    Qui étais-je au juste ? Une touriste, comme tant d’autres, détachée de mon quotidien et prise sous le charme d’un exotisme sur mesure ? Une simple femme soudainement amoureuse après le désastre de dix années de mariage sans véritable amour ? Une femme égarée et sensible à la première parole jolie qu’on lui adresse ? Une femme égarée dans le tumulte d’existences qui cohabitent mais s’ignorent ? Tant de monde autour de moi et pourtant si seule en ma vie d’obéissance à un quotidien dicté bien moins par ma volonté que par celle des autres.

    Depuis trop longtemps déjà je vivais seule. Ni père, ni mère, tout deux décédés à un âge où la mort rôde à proximité, juste quelques amis avec qui je partageais quelques moments de convivialité et jamais mes peines. J’ai hérité de l’appartement de mes parents, Rue Montorgueil, à Paris, mais le niveau de vie du quartier y était trop élevé pour moi, tout y était cher, un quartier devenu un ghetto pour les riches, et le mépris se lisait dans leurs yeux quand je les croisais, moi la simple secrétaire qui ne méritait pas de les avoir pour voisins. Je songeais à vendre mon appartement et à aller là où les gens me ressemblaient, là où le niveau de vie était à ma portée. C’est dur la vie lorsqu’on est seule et mal-aimée.

    Pas envie de rentrer en cet antre à touristes où tout était faux, où même la tenue du portier n’était que parade destinée à satisfaire la soif du touriste. Et puis Abdel, l’authentique, l’homme d’ici, l’homme de mon cœur, s’en allait. Et mon corps souffrait déjà de son absence, j’avais froid et je voulais couvrir la voix du muezzin en hurlant ma peine.

    Le reverrais-je ? Et s’il ne revenait pas à la place Jamaa El Fna ? Cette éventualité m’angoissa soudainement, mon sang se glaça et je demeurai pétrifié à l’idée de ne plus jamais revoir mon bel amour.

    Je me surpris alors à courir, le besoin insoutenable de sentir la proximité de ce jeune homme, de cet amour, car oui, j’étais amoureuse, il fallait me l’avouer. Le rejoindre devint une nécessité impérieuse ou bien alors j’allais mourir. 

    Je parvins, à bout de souffle et l’angoisse au ventre, à hauteur de la Koutoubia, l’avenue Mohamed V venant s’échouer au commencement de la Place Jamaa El Fna. Et de l’autre côté de la rue, je vis mon absent, mon bel Abdel qui cheminait d’un pas léger, la tête recouverte de la capuche de sa djellaba, et de petites nuées de fumées de cigarette s’en échappaient aussi. Il longeait le cortège des carrioles aux chevaux lassés d’une mise en scène chaque jour renouvelée, une vaste comédie donnée à des touristes assoiffés d’un exotisme fait sur mesure.

    Déjà Abdel s’engouffrait sur la place, et je traversai la rue pour ne pas le perdre de vue. Il m’apparaissait alors puéril de l’interpeller en criant son prénom, même si telle était mon envie, le voir se retourner et me sourire à nouveau. Il entra en une demeure jouxtant la Place et à la porte imposante, et il disparut en son intérieur, d’autres hommes y entraient également. S’y tenait-il une réunion secrète à l’heure des songes ?

    Intriguée, je m’approchai. J’attendis que le flux des entrées cessa, et j’empruntai également cette porte. A l’entrée une multitude de chaussures jonchaient le sol, et au-delà une assemblée nombreuse d’hommes se prosternait dans une même direction et dans des gestes identiques en une chorégraphie belle et poétique. C’était une mosquée, et l’appel à la prière que je venais d’entendre était donc la raison du départ de mon bel amour.

    Mes yeux parcoururent cette vaste salle et reconnurent enfin Abdel. Il se levait les deux mains à hauteur des oreilles en disant, d’une voix lourde et à l’instar de toute l’assemblée, « Allah Akbar ». Ma peur d’être aperçue se joignait à mon émotion devant la beauté de ce recueillement collectif. Toujours debout, les deux mains sur la poitrine, il récitait ensuite ce que j’allais découvrir par la suite comme étant une prière de Louange : « Gloire à Toi, Ô mon Dieu, par Ta Louange. Bénis sois Ton nom et que Ta grandeur soit exaltée. Il n’y a pas d’autres divinités que Toi ». 

    Un vieil homme, manifestement en retard pour la prière, m’interpella et me somma de quitter les lieux, m’expliquant sereinement que la prière n’était pas un spectacle pour touristes.

    Au dehors, les senteurs s’atténuaient et les gargotiers de la place n’allaient pas tarder, après la prière, à ranger leur matériel en un ballet joli. Les lampions allaient s’éteindre, déjà les charmeurs de serpents, les mendiants, les musiciens et les badauds s’en étaient allés. Le spectacle allait se finir et les corps se reposer. Et moi, et mon désert intérieur, et mes larmes.

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, des bouts de feuilles à grands carreaux sont collés, on peut y lire : « Nous sortions de la mosquée, et la police nous a encerclés, flash ball aux poings. Ils nous ont pris à partie, mais ce qui nous a le plus choqués c’est quand ils ont mis en joue des mères de famille qui sortaient de la prière et qu’ils se sont mis à les insulter : - cassez-vous bande de putes et surveillez mieux vos enfants ». En bas du bout de feuille, on pouvait lire le blase d'un certain Toni.

     


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    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 1/4.

     

    Ligne 5, Gare du Nord.

    Eclats de voix.

    J’abaisse mon journal et je lève les yeux.

    Quatre jeunes garçons s’engouffrent dans le métro et s’installent sur les sièges rabattables. Ils rient beaucoup, parlent forts et se tapent dans les mains par moments comme pour sceller des paroles chancelantes. Ils ont l’air heureux, comme un jour de départ en vacances.

    J’observe alentour. Les voyageurs sont irrités par l’animation soudaine qui s’engouffre en leur quiétude routinière. Des regards se croisent par dessus les livres et les journaux, et des grimaces s’échangent, autant de solidarités silencieuses et d’hostilité face à cette intrusion agaçante. Et pourtant, ces jeunes gens ne sont guère que des êtres de vie, ils parlent, ils rient, ils chahutent et ils plaisantent ; en somme tout ce que d’aucuns voudraient faire et que des codes obscurs leur interdisent. Pourquoi cherche-ton à étouffer la vie ? L’hostilité dont sont l’objet ces jeunes gens est probablement celle d’êtres éteints malgré eux et qui jalousent la vie qui exulte de leurs corps pleins d’appétit. C’est que nous avons atteint l’extrême absurdité de notre dimension sociale, la préoccupation de ne pas déranger son voisin a fait de nous des êtres morts alors même que nos corps piaffent du besoin d’exulter.

    Drôles de pensées. Il y a bien longtemps que je n’avais pris le temps de lever les yeux et de regarder autour de moi, ma vie de fantôme parmi les fantômes ayant marqué ses plis. Et si j’avais levé les yeux assez tôt, il serait probablement encore avec moi. Que n’ais-je pas pris au sérieux ton mal-être soudain, Abdel mon amour. 

    Au dehors, les fleurs libèrent leurs douces senteurs, les arbres s’habillent de feuillages. Un doux parfum parcourt les ruelles.

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, la mémoire des propos de Sarkozy, au lendemain de la mort de Ziad et Bouna, est gravée au marqueur rouge : « Lors d'une tentative de cambriolage, lorsque la police est arrivée, un certain nombre de jeunes sont partis en courant. Trois d'entre eux, qui n'étaient pas poursuivis physiquement, sont allés se cacher en escaladant un mur d'enceinte de trois mètres de haut qui abritait un transformateur. Il semble que deux d'entre eux se soient électrocutés... JDD 25/01/2008 » 

    Celui que les autres nomment Toni, et qui dégage une aura certaine sur eux, a le regard intelligent. Il parle bien moins que ses camarades, il donne l’impression de réfléchir sans cesse, croisant et soupesant le regard des voyageurs qui sont happés par la vigueur de cette petite meute expressive. 

    Le bonnet et la capuche qui recouvrent sa tête lui donnent un air de guerrier énigmatique, et ses joues, rouges d’une vraisemblable course haletante,  sont parsemées de sillages humides d’une probable pluie au dehors. Un adolescent de dix huit ans au plus, à la peau maghrébine et à la bouche épaisse. Un léger duvet recouvre son visage et ses yeux noisette dégagent tant d’intelligence. Ses gestes sont majestueux.

    Mon corps vibre.

    Une soif m’étreint.

    Son regard a croisé le mien.

     

    Souvenirs de l’agitation frénétique de la Place Jamaa El Fna, à Marrakech. Un jour d’août, en 2001, le soleil venait de se coucher. La Koutoubia venait de revêtir son habit de lumière, trônant majestueusement au beau milieu de cette obscurité naissante. J’étais adossée à une échoppe au beau milieu d’une foule sans cesse renouvelée et d’un brouhaha de musiques et de conversations inépuisables qui s’enchevêtraient les unes aux autres sans fracas. Mes mains décortiquaient voluptueusement le poisson qui trônait parmi les nombreux mets qu’on venait de me servir ; les pulsations de la derbouka au loin berçaient ma quiétude, les fumées épaisses et odorantes s’élevaient dans les airs et emmitouflaient cette foule dansante et sans cesse renouvelée, et le tout alertait mes sens et me procurait une ivresse d’un plaisir inouï. Je m’abandonnais doucement à cette atmosphère ensorcelante, et un désir brûlant montait en moi de fermer les yeux, de taire ma raison et de livrer mon corps aux méandres de cette fièvre envoûtante, un corps fatigué d’un travail chaque année plus éprouvant, plus de paperasses sans intérêt à traiter chaque jour que Dieu fait, une ambiance délétère depuis qu’une collègue a été licenciée sans être remplacée et dont nous héritions, moi et mon autre collègue, la charge de travail ; c’est que la hiérarchie mène une lutte acharnée aux économies pour satisfaire la boulimie pressante des actionnaires. Fatiguée, nouée, usée et aucune once d’énergie ni de courage pour me révolter.

    Soudain j’entendis une voix chaude, comme celle d’un poète, des murmures comme des caresses qui me parcoururent le corps. Un doux frisson me saisit. Un jeune homme d’une vingtaine d’années venait de s’installer à mes côtés, ses yeux étaient habillés d’un sourire d’enfant, il était grand, une silhouette fine et vêtue d’une djellaba couleur sable, le chapeau posé négligemment sur sa tête était plein de couleurs vives aussi. Il me souriait et me parlait en français sans peine aucune. Sa voix était belle, éraillé comme celle d’un sage. Les mots quittaient sa bouche avec une certaine lenteur tant il en prenait soin. Avant même de lui parler, j’eus envie de me blottir tout contre lui, de sentir son corps et de boire à satiété toute la poésie dont il était pétri. Désir soudain et insensé… Oui je suis française… Paris… Rue Montorgueil… Près de Châtelet-Les-Halles.

    Et il me parla de Paris comme s’il y avait toujours vécu tandis qu’il n’y était jamais allé. Il était étudiant en langues étrangères, maîtrisant parfaitement le français, l’anglais et l’espagnol. Quand il parlait des choses, il leur donnait toujours une dimension merveilleuse et je prenais plaisir à m’émerveiller avec lui, même sur des choses banales comme ce vieux monsieur, au coin d’une rue, vautré au fond de sa charrette, un chapeau de paille sur la tête, imperturbable, figé comme un décor, et observant les allers et venues sans jamais  que lui-même ne s’anime d’un mouvement, le temps semblant n’avoir aucune prise sur lui.

    Et mon désir allait grandissant, le besoin insoutenable de sentir son corps contre le mien, c’était fou, déraisonnable, mais si vrai. J’apprenais qu’il avait vingt deux ans tandis que j’en avais très exactement le double, et cela m’importait peu tant j’étais hors du temps, tant mon désir était brûlant et tant j’aspirais au bonheur. 

    Il me guida dans le tumulte de la place, m’en expliquant l’histoire tout autant que celle des artistes que nous croisions et avec lesquels il échangea quelques mots. Et à l’entendre parler l’arabe me rendit cette langue proche, et je me promis que j’allais en apprendre les secrets et les finesses Inch’Allah. Et après que nous nous eûmes abreuvé de l’euphorie et des plaisirs dont recelait la place, il m’emmena emprunter le labyrinthe des ruelles étroites de la médina. Et derrière des portes mesquines se cachaient des riads somptueux, et nous y buvions le thé et nous y écoutions tout à tour des contes et des musiques souvent accompagnées de danseuses aux ondulations savamment maîtrisées. Et les regards que posait sur moi mon bel et jeune berbère me procuraient une joie inavouable, je me sentais une princesse des mille et une nuits.

    Tandis que nous étions assis sur un sédari en un Riad somptueux, aux couleurs et aux décors fabuleux,  parmi une assemblée nombreuse et éparse, et que le joueur de luth, le flûtiste, les percussionnistes et le chanteur étaient au faîte de leur exaltation, j’osai poser ma tête sur son épaule, et les effluves de musc qui se dégageaient de sa djellaba m’enivrèrent. Sa main vint alors timidement caresser la mienne puis se retira, et ce geste bref me fit l’impression de mille caresses tout le long de mon corps. Ma tête sourdait du désir, devenu insupportable, que j’éprouvais pour ce jeune homme, un quidam que mon cœur jugea de confiance. Comment se pouvait-il que ce désir habita tant mon corps ? Jamais je n’avais ressenti telle émotion, peut-être était-ce là l’ultime appel au secours d’un corps que la société moderne avait abîmé, ayant étouffé en lui tout ce dont il recelait d’humain.

    Nos corps las de nos déambulations et saouls d’avoir bu à satiété tous les plaisirs alentour, nous empruntâmes le boulevard Mohamed V en direction de mon hôtel. Il marchait à mes côtés, et parfois nos corps se frôlaient sans que l’un de nous deux n’osa prendre la main de l’autre. On s’en allait et derrière nous le brouhaha de la place Jamaa El Fna se faisait lointain, seul le son de la flûte du charmeur de serpents continuait à nous parvenir de façon distincte. La scène était jolie, la beauté m’était enfin révélée en compagnie d’un inconnu berbère en un pays étranger.

     


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