• "Au loin, près de nous", Episode 4/4

     

    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 4/4.

     

    La femme qui me fait face me regarde avec de la compassion. Oh mon Dieu, des larmes abondantes parcourent mon visage et viennent s’échouer en gouttes épaisses sur mon pantalon. Où suis-je ? L’angoisse me saisit. Tout ce brouhaha et ces crissements métalliques, je regarde alentour et enfin je retrouve mes esprits. Tout me revient, le métro, Toni, la dame esseulée. Toni, je ne parviens pas à le voir, la foule est trop dense, est-il encore là ? Oh mon Dieu, où est-il ? Mon cœur s’emballe. Envie de hurler. Des sueurs froides me parcourent le dos. Sentiment oppressant d’abandon et de solitude. Un mouvement de foule, et je l’aperçois enfin, il est aux côtés de la dame esseulée. Ma panique se dissipe. Je parviens à me concentrer sur les paroles qu’il lui adresse. 

    - Il faut lui mettre la pression à l’assistante sociale, c’est pas normal qu’elle vous laisse dormir dehors franchement. Vous lui demandez pas la charité, juste qu’elle se bouge pour vos droits sociaux. Sérieux, faut pas la lâcher !

    - C’est vrai, mais je suis si fatiguée, si usée par le mépris des gens, j’ai l’impression de plus faire partie de leur société à tout ces gens.

    - Vous laissez pas mettre la tête sous l’eau, surtout qu’avec Sarko ça va être pire encore pour les pauvres. Vous voulez que je vous laisse mon numéro de portable, comme ça, vous nous appelez et on vous accompagne chez l’assistante sociale. On se chargera de lui mettre la pression.

    - Ça ira, je vais me débrouiller, en tout cas c’est très gentil, ça réchauffe le cœur de voir que je suis pas devenue invisible aux yeux de tous.

    - Accrochez-vous madame, vous laissez pas abattre, on est dans la même galère.

    - Merci, merci

    - Bon courage en tout cas.

    - Merci pour tout, du fond de mon cœur merci

    Station Richard Lenoir. Les portes s’ouvrent et la femme esseulée s’en va en multipliant ses remerciements à destination de Toni et de ses amis. Et puis l’image de la baleine qui s’engouffre paisiblement dans les profondeurs marines, à son aise en cette immensité aux sonorités douces.

    Le fagot, oui le fagot de bois sec, tu t’étonnais, mon bel Abdel, que je puisse l’emporter en souvenir de notre tête-à-tête ce soir-là, devant ce feu que tu avais allumé, et le souvenir de ta silhouette assise devant ces flammes qui animaient ton visage en cette belle nuit, et la capuche de ta djellaba qui te recouvrait la tête en des méandres poétiques. Comme tu avais ri de me voir ainsi partir, au petit matin, avec ce fagot de bois que tu avais glanés alentour. Et comme vous aviez ri, toi et ton grand-père, de me voir si attachée à ces brindilles. Oh, quel belle journée et quelle belle nuit j’ai vécues. Mon corps avait trouvé la quiétude, ce n’est que bien plus tard que je réalisai que nous nous n’étions même pas étreints, ni même effleurés. J’ai dormi sous un ciel clair et parsemé d’étoiles jolies, sous les caresses de tes mots, le feu continuant à crépiter à nos côtés et l’eau de la rivière s’écoulant en un bruissement doux. Comme elle était belle ton oasis de quiétude. Ce n’est qu’au petit matin que pour la première fois tu prononças mon prénom, Annette. Dans ta bouche, j’ai appris à aimer ce prénom que j’avais toujours haï, dans ta bouche il était poésie.

    Et puis tant d’années à lutter en de maintes tracasseries administratives pour qu’enfin, en 2003 par un hiver sans neige, tu vives avec moi, ici, à Paris, et que la Méditerranée ne nous sépare jamais plus.

    Et le temps est passé si vite, ce temps où j’ai vu ton sourire se changer en une grimace de tristesse, tes espoirs en un fatalisme farouche, ta gaieté en une tristesse insondable et ta joie de vivre en une réclusion sourde. En trois années, la joie de vivre qui t’habitait s’est métamorphosée en une grisaille aux contours amers. Tu ne parvenais pas à trouver du travail, acceptant des missions d’intérim pour remplir des rayons de grandes surfaces parce que tu ne supportais pas l’idée de ne pas subvenir à tes besoins, tu découvrais les contrôles d’identité répétitifs du fait de ton faciès, tu as été traumatisé des propos d’un raciste dans la ville du Mans qui te disait, tandis que j’étais au bout de ta main, « ici t’es en France, alors tu baisses les yeux quant tu me regardes », et puis la froideur qui régit les rapports entre les gens d’ici, cette froideur qui nous pèse aussi, à nous les autochtones, mais avec laquelle nous avons appris à cohabiter, et tout ce que tu ne me disais pas, et ton être s’est tout entier fermé. Pourtant, j’ai tout fait pour te faire oublier tout cela. En vérité, il aurait fallu que je t’encourage à retourner en ta terre natale, mais je ne pouvais m’y résoudre tant mon amour pour toi était fort, tant ta présence m’était nécessaire. Egoïste j’étais, je suis coupable de ta mort. Mon Dieu, pardonne-moi le mal que j’ai fait. Et l’image de cette corde serrée autour de ton cou, et de ton corps inanimé et suspendu au milieu de la cuisine, habite mes nuits. Pourtant nous nous aimions tant ! Il faut croire que l’amour ne suffit pas à panser toutes les plaies.

    Station Bastille. Ils se lèvent. Je réalise que j’ai raté mon arrêt, station Oberkampf. Une panique m’envahit sans en saisir au juste les raisons. Toni, le corps droit, l’allure fière, se saisit de la poignée de la porte et attend que la machine s’arrête dans un râle de souffleries stridentes. Mon cœur s’emballe, le journal me tombe des mains, mes mouvements deviennent désordonnés, mon corps m’abandonne soudainement et je ne parviens pas à me lever.

    - Madame, vous allez bien ?

    - Il est parti ?

    - Qui ?

    - Toni

    - Qui est Toni ?

    - Qui êtes-vous, que me voulez-vous ?

    - Les secours vont arriver

    - C’est lui, c’est Toni, il est parti, Abdel, reviens mon amour, laisse-moi caresser ta joue et ta bouche, tu sais, comme tu aimes.

    - Madame, vous avez perdu connaissance, vous allez mieux ?

    - Le soleil s’est couché ?

    - Vous avez fait un malaise Madame

    - Faut que j’aille à la Place Jamaa El Fna, il m’attend

    - Tout va bien Madame ?

    - Le muezzin a déjà fait son appel à la prière ?

    - Madame, Madame, regardez-moi

    - Qui je suis ? Qu’est-ce que je fais ici ?

    - Les secours arrivent, ne vous inquiétez pas, tout va bien Madame.

    Cependant, au dehors, d’épais nuages de fumée s’élèvent dans les airs, un vent de révolte secoue la Place de la Bastille. Les yeux des quidams libèrent des larmes au contact du gaz lacrymogène. Au milieu des clameurs et des nuées humaines, une rumeur se répand en des cris relayés ça et là : ils vont charger !

    Les bataillons des compagnies républicaines de sécurité, telle la geste des guerriers masaï, frappent de leurs matraques et en cadence leurs boucliers en plexiglas.

    Et des bribes de paroles hurlées traversent le vacarme et s’élèvent :

    - L’état est malade

    - …mes frères et mes sœurs de misère, puisse le feu de la colère nous parcourir les veines.

    - Sarko facho, le peuple aura ta peau !

    - Sarko, racaille, il faut que tu t’en ailles !

    A quelques pas du tumulte, une troupe d’une vingtaine de jeunes encagoulés, les visages ceints d’une écharpe noire, s’est isolée au bas d’un immeuble. Le leader s’entretient avec ses camarades :

    - Chacun a son posca rouge ? Ok. Vous avez bien pris des poscas de couleur rouge, c’est important le rouge, c’est le sang de nos frères ? Ok. On pète un max de vitrines, les vitrines de cette société de consommation de merde et qui appartient à cette société de bâtards qui tuent nos frères. On nique tout et on tague partout « Ziad et Bouna, jamais on oubliera ». C’est bon ? Ok. On y va. Après les larmes, la vengeance. 

    Et tous, d’une même voix et se mouvant en une course décidée, crient « on nique tout, après les larmes la vengeance ».

    La petite meute fend la masse humaine des manifestants, enjambe tout un fatras de barrières retournées et parvient au devant d’une série de magasins. Et les vitrines succombent les unes après les autres devant ces assaillants aux gestes de révolte et décidés.

    - Vas-y Toni, ch’te laisse taguer c’magasin

    Alors qu’il pose le bout de son marqueur sur le mur et que les autres s’affairent à tomber d’autres vitrines non loin de là, ce dernier se retrouve violemment projeté au sol, son front heurte brutalement le macadam et trois genoux viennent s’écraser rudement tout du long de son corps, sur sa tête, ses épaules et ses jambes. Il vient d’être maîtrisé par trois policiers en civil. Tandis que des filets de sang se dessinent sur son front, il hurle à destination de ses camarades :

    - Tirez-vous !

    Au dehors, au loin, au Maroc, quelque part au bord d’une rivière, les feuilles bruissent par le vent. Un vieil homme en djellaba, assis en un rocher esseulé et les yeux scrutant l’écoulement paisible de l’eau, pousse un soupir. De tristes larmes parcourent ses joues de fellah et se perdent en éclats lumineux dans les sillages nombreux de ses rides. Ses lèvres sont tremblantes, il murmure lentement : « Abdel mon petit fils, tes rires et ta légèreté me manquent. Je pleure souvent devant cette rivière dont tu aimais la proximité. Allah y rahmek ya ouldi, qu’Il t’accueille en son vaste Paradis. Te voir arriver au loin, avec ton pas léger et insouciant, me manque. Te sentir à mes côtés, bourrant ma pipe du soir et me disant des blagues comme si j’étais un ami de ton âge, me manque. Avec les jours qui passent, la tristesse me gagne, et nullement le courage de confier ma peine. A quoi bon, ils voient bien le chagrin s’emparer de ma bonne humeur d’antan, celle qui nous liait tout deux. Abdel, mon petit fils, que n’es-tu revenu auprès de moi avant de commettre l’irrémédiable ? Dans la solitude de la nuit, je m’éveille et je dis des douas, des incantations pour que ton pêché, celui de t’être ôté la vie, te soit pardonné, car Allah est infiniment grand et miséricordieux. Chaque nuit je récite la Sourate "al-Mulk" afin qu’Allah Le Pardonneur te préserve du châtiment de la tombe.  Inch’Allah, j’irai à la Mecque dans six mois pour racheter ton pêché, demander le salut pour toi, mon petit fils aimé. Que Dieu nous accorde à tous de mourir en ayant la foi et qu'Il nous mette au nombre des gens du Paradis. Amine. Que Dieu t’apaise, mon petit fils. Que n’es-tu revenu vers moi Abdel, mon petit fils ? Qu’y avait-il donc en ce pays de France pour que ta joie et ton insouciance deviennent tristesse et grisaille ? Tu rêvais pourtant de partir au Canada, tu étais si sévère avec la France que tu disais raciste, et l’amour pour cette femme a été plus fort que ta ferme décision de ne jamais aller y vivre. Et qu’avez-vous les jeunes à ne rêver que de partir, même au péril de votre vie ? Je sais les problèmes de notre pays, gangrené qu’il est par un système qui vous empêche, quand vous n’êtes pas de bonne famille, à vous réaliser et à vivre dignement. Mais tout de même, c’est votre pays, votre terre, la terre de vos aïeux, battez-vous pour y exister plutôt que partir. Qui me dira les raisons qui t’ont poussées à ce geste de désespoir ? Seigneur, ne nous châtie pas s'il nous arrive d'oublier ou de commettre une erreur. Seigneur, ne nous impose pas ce que nous ne pouvons supporter, efface nos fautes, pardonne-nous et fais-nous miséricorde. Amine.

    Mon petit fils, mes dernières forces se consumeront à racheter ton pêché, tu me manques ».

    La voix du muezzin retentit pour la prière du Icha. Le vieil homme essuie ses larmes du revers de la manche, se saisit de sa canne et il se lève en laissant échapper un « Bismillah », puis s’en va d’un pas fatigué et le dos courbé d’années de besogne à labourer les champs. 

    Et derrière lui, l’eau continue à s’écouler paisiblement et les feuilles à chuchoter.

    Et, rapportait un journaliste, au devant du juge qui lui demandait s’il avait quelque chose à ajouter, Toni tint ces propos qu’il avait préalablement écrit sur une feuille :

    - Pourquoi vous ne condamnez pas M. Sarkozy pour avoir menti au peuple français au sujet de nos frères Ziad et Bouna ? Il les taxe de cambrioleurs devant les caméras du 20H, et quand la vérité vient ensuite contredire ces propos, personne ne s’en émeut ni ne s’en indigne ! Sommes-nous à ce point des sous citoyens qu’on puisse nous cracher dessus impunément ? Qui nous rendra justice ? Vous me demandiez de m’expliquer sur mes actes, mais avez-vous vraiment envie de comprendre ? Je ne le crois pas, parce qu’il faudrait alors convoquer des réalités que vous refusez de voir en face parce qu’elles mettraient à mal vos chimériques idéaux  d’égalité et de justice. Vaste comédie où les bons sont les fortunés et les mauvais les pauvres. Vaste comédie où les premiers jugent et enferment les seconds.

    Allez, allez, jugez-moi, condamnez-moi, que la comédie puisse se continuer, que la justice des nantis passe ! Et qu’en nos quartiers méprisés, la colère continue de se radicaliser et l’oracle vous dira qu’elle finira par s’exprimer à coup de pavés dans la tronche parce que vous n’aurez pas voulu l’entendre autrement.

    Que vous l’entendiez ou pas, mon acte est politique et il revendique l’égalité de traitement, l’égalité sociale. Que vous vous intéressiez à mon acte doit vous porter à vous intéresser aux causes qui le motivent. Pour une bonne part de ces délinquants que vous enfermez dans vos prisons, la violence et le rejet des normes de la société sont la réponse à l’exclusion sociale dont ils sont l’objet. Je reconnais mon acte et j’en assume les conséquences. Puisse-t-il vous sortir de votre surdité et faire démentir l’oracle.

    Le lendemain, la presse reprendra en écho la dépêche de l’AFP titrant :  "Un jeune homme de 18 ans a été condamné hier à huit mois de prison dont quatre mois ferme pour avoir brisé des vitrines de magasins lors d'une manifestation anti-Sarkozy qui avait dégénéré, lundi soir à Paris, dans le quartier de la Bastille." AFP 11/05/07

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Khalid
    Samedi 1er Janvier 2011 à 18:05
    Best
    You'r da best Moha. Très belle histoire!!!
    2
    annette
    Dimanche 2 Janvier 2011 à 11:52
    "Au loin,près de nous"
    Un récit qui nous tient en haleine, des émotions intenses et puis une réflexion profonde, un constat politique et social: ces deux personnages qui ne font que se croiser ont en commun d'être victimes de notre société où l'injustice,les inégalités s'accroissent. Une nouvelle qui va beaucoup plus loin qu'un simple récit haletant:émouvante et engagée...Le rôle de la littérature! J'aime...
    3
    caro
    Mardi 4 Janvier 2011 à 02:21
    4/4
    Merci pour la jolie histoire Mohamed ... Superbe et si poétiquement écrite malgré la dimension dramatique ...
    4
    Hee
    Jeudi 6 Janvier 2011 à 08:34
    merci
    Salam!J'ai jumpé du blog de Khalid au tien, ce morceau est une agréable escapade, qui m'a fait voyager au delà des frontières de ma cabine de RER. Merci d'avoir illuminé un trajet fade sous un amas de nuages noirs et de pluies incessantes.
    5
    annette
    Dimanche 9 Janvier 2011 à 15:10
    "Au loin,près de nous"
    j'ai fait un premier commentaire que j'ai voulu le plus objectif possible mais cette nouvelle a éveillé en moi des émotions très fortes qu'il est difficile de décrire dans un commentaire "public"mais que je veux te dire. "Au loin, près de chez nous" est une nouvelle que je n'oublierai pas, je m'y suis reconnue souvent dans le comportement, les idées de l'héroïne et des situations qui me rappellent des souvenirs et me font espérer de les vivre encore... C'est la preuve de ton talent à savoir donner vie à tes personnages et pour moi c'est un vrai cadeau!
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :