• "Au loin, près de nous", Episode 3/4

     

    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 3/4.

     

     

    « Considère moi comme une bombe dont tu as allumé la mèche

    Et qui égrène les secondes d'une saison blanche et sèche …»

    Les quatre compères accompagnent les paroles de rap qu’exulte le portable de Toni.

    - La Rumeur c’est des bonhommes, eux ils baissent pas leur falzar, assène l’un d’entre eux

    - Vous avez vu Hamé dans l’émission sur Canal plus, y avait même l’autre narvalo de l’UMP, son nom finit par « ian », ajoute un autre

    - Ouais, comment il l’a déchiré Hamé, il est trop fort, le mec il voulait zerma défendre Hamé, et Hamé il lui a mis un stop direct, il lui a fait « j’ai pas besoin de toi pour me défendre », total respect franchement

    - Ouais je l’ai vu aussi, j’ai pécho la vidéo sur Dailymotion

    - Grave il tue Hamé, renchérit Toni, il donne pas son cul comme trop de rappeurs qui vendent leur boul juste pour passer sur Skyrock. Et ça fout la rage à Sarko, c’est pour ça qu’il les attaque façon pitbull. T’inquiètes, y a pas que Hamé, on est de plus en plus nombreux à bien comprendre ce qui se passe en vérité, t’inquiète ! Bientôt les gouttes deviendront fleuve.

    J’écoute leur conversation et je réalise que leur colère est sœur de la mienne, au fond les oppresseurs sont les mêmes, cette noblesse héritière qui nous fait une vie pas possible pour doper encore plus leurs richesses déjà incommensurables, et qui, de par leur main-mise sur les médias, nous polluent l’espace public de leurs obscénités et de leur prêt à penser chaque jour renouvelés. Et puis mes yeux sont happés par chaque mouvement que fait Toni. Des frissons parcourent mon dos, une chaleur douce irrigue mon corps, et je réalise qu’il y a bien longtemps que je n’avais ressenti cela, vivant depuis tant d’années avec la lassitude pour compagne.

    La machine pousse un râle et les portières s’ouvrent, béantes. Une foule pressée s’introduit en son antre, chacun guettant un espace possible de tranquillité à défaut d’un siège libre. Une femme au sommeil inachevé, la trentaine, demeure au centre, non loin de Toni. Elle observe tout à l’entour tandis que les portières se referment et que la machine se remet en branle. Elle accroche les regards, marmonne des borborygmes inintelligibles. Puis elle se racle la gorge et, d’une voix de complainte, interpelle les voyageurs.

    - S’il vous plait, écoutez-moi. Je suis désolée de vous déranger, mais voilà, ça fait deux ans que je suis à la rue. Avant ça, j’ai subi une opération et j’ai fait quatre mois de coma. Je suis fatiguée, aidez-moi s’il vous plait. Qui peut m’aider ? Une petite pièce ou un ticket resto pour manger. S’il vous plait, qui peut m’aider ?

    Personne n’ose regarder dans sa direction. Après qu’elle a tendu sa main à quelques personnes sans qu’aucune obole ne lui ait été consentie, elle pousse un hurlement et prend ce monde sourd à parti.

    - Pourquoi vous me regardez pas ? Je suis un être humain comme vous, non ? Regardez-moi putain !

    Et les larmes gagnent son visage et mon cœur se serre. Je veux lui parler, la serrer contre moi, l’aider, sa solitude faisant écho à la mienne, et puis mon élan est soudain freiné par la peur que Toni ne me regarde. Je réalise que je suis mal habillée, mal coiffée, mon visage doit porter les traces de mes nuits d’insomnie. Je me sens grasse et moche. Pas envie qu’il voit l’image d’une femme pas soignée, les cheveux gras et les yeux fatigués. Et dans le même temps, je réalise tout l’absurde d’une telle préoccupation dans un moment d’une telle gravité !

    La jeune femme exulte de sa tristesse, prenant à parti une femme assise.

    - Regardez-moi putain ! Vous madame, vous rentrez chez vous le soir, vous mangez un repas chaud et vous dormez dans un lit. Pourquoi j’y ai pas le droit moi ? Pourquoi ? Répondez putain ! 

    Et ses larmes se font plus abondantes, ses cris plus rauques, et la foule en prise avec le malaise.

    Non loin, en une conférence littéraire, la voix d’un jeune écrivain, membre des Democratic Panthers, s’élève en un cri de colère : « Le temps est venu de se fâcher. Il faut niquer leur race à ces enfances héritières qui polluent nos horizons apaisés. La littérature, aujourd’hui plus que jamais, ne peut plus rester confinée, molle, doucereuse, mais doit au contraire devenir enragée, combattante et féroce… trop de gens souffrent, la littérature doit porter la voix de ces souffrances particulières ».

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, une rumeur se grave au marqueur rouge : « Après le temps des larmes vient celui de la vengeance ».

    - Hé, madame, venez ! S’écrie soudain Toni, en ôtant l’oreillette suspendue à son oreille droite. Il sollicite ses camarades qui lui remettent chacun des pièces de monnaie.

    - Que des narvalos les gens, sur ma vie ! Personne qui bouge son cul !

    La femme en pleurs s’approche de lui, saoule du silence qu’on renvoie à ses cris de détresse. Il est l’ultime source de chaleur au milieu d’une foule inanimée et distante.

    Toni prend la casquette d’un de ses camarades et y laisse choir les pièces. Il demande alors à la femme, encore chancelante de ses appels sans écho et traînant son état de déréliction comme un sort mauvais qu’on lui aurait jeté, de s’asseoir sur le siège qu’il a libéré. Ensuite, il s’adresse aux quidams alentour.

    - Vous voyez pas qu’elle fait pas la comédie, qu’elle a vraiment besoin de vous ! Vous êtes devenus inhumains ou quoi ? Moi et mes potes, on a mis nos pièces dans la casquette. Je vais passer parmi vous, et faite un geste pour aider cette femme, franchement ça peut vous arriver aussi d’être dans la merde.

    Oh, mon dieu, il va s’approcher de moi. Ais-je au moins des pièces dans ce fichu sac à main ? Il faudrait que je me coiffe, il va me trouver horrible. Pas de brosse dans le sac. Il arrive à ma hauteur, je parviens à saisir un billet de dix euros dans la poche intérieure de mon sac et, la main hésitante et le cœur battant la chamade, je le pose dans le creux de la casquette qu’il me tend. Je n’ose pas le regarder dans les yeux, je l’entends seulement me dire « merci Madame, c’est gentil ». Il s’éloigne, et mon cœur peine à retrouver un rythme normal. Et puis l’image d’une baleine qui affleure à la surface d’un océan calme vient habiter mon esprit, elle vient respirer entre deux plongées, sans fracas, juste quelques clapotis sourds et l’horizon sans fin tout autour, climat de sérénité absolue. Etrange comme notre esprit peut déambuler à sa guise.  

    L’émotion m’avait à nouveau saisie le lendemain, tandis que je l’attendais place Jamaa El Fna au coucher du soleil. Je patientais, attablée à la même gargote, la peur au ventre qu’il ne vienne pas. Ce fut la journée d’attente la plus longue de mon existence, je m’activais en de touristiques visites avec pour seule motivation que le temps puisse s’écouler vite jusqu’au soir. Je passais les dernières heures d’attente dans ma chambre d’hôtel à choisir ma tenue, à me coiffer, à me maquiller, à me parfumer, à me faire belle. Et plus le coucher du soleil approchait plus l’angoisse me gagnait. Se pouvait-il qu’il m’ait oubliée ? Se pouvait-il qu’il ne vienne pas ? Se pouvait-il que je ne fus qu’une rencontre d’un soir avec laquelle il aurait passée quelques heures de convivialité, sans que cela ne gagea d’un lendemain ? Et puis je m’accrochai au souvenir de sa main sur la mienne tout autant qu’à sa dernière phrase « A demain… ».

     

    Et avant même qu’il ne parla, je sentis son doux parfum derrière moi.

    - Vous voilà à la même heure, au même endroit, me dit-il

    Je ne pus dissimuler l’ampleur de ma joie et je me jetai dans ses bras comme s’il s’agissait là d’un être intime dont une longue absence se serait muée en une souffrance insoutenable. Je réalisai dans le même temps l’absurde de la situation, m’accrochant à un jeune homme, un quidam, dont je n’avais fait la connaissance que hier soir tout comme on s’accroche à une bouée de sauvetage au milieu d’un océan de détresse. Je relâchai alors mon étreinte et retrouvai ma raison, me contentant de lui faire la bise tandis qu’il me tendait la main. Je ressenti son malaise à sentir la peau de mes joues sur les siennes, et toute la retenue qu’il manifestait me le faisait aimer davantage. Il s’égaya d’un sourire et engagea la conversation pour fuir son trouble.

    - Votre journée s’est bien passée ?

    - Tu sais, tu peux me tutoyer Abdel, répondis-je, les joues rouges par la gêne que je ressentais de m’être ainsi emballée.

    Nous prîmes place sur le banc que j’occupais. Le serveur apporta ma commande, du poisson, des poivrons, et une harira, la soupe aux pois chiches.

    - Que veux-tu manger Abdel ?

    Il interpella le serveur en arabe qui lui apporta une théière, deux verres et une assiette d’olives. Ils échangèrent quelques paroles qui me semblèrent pleines d’amitié. Et puis le serveur s’adressa à moi en un français approximatif.

    - Ici, Madame, chez toi. Tu veux, tu demandes et je donne. Marhbabik, bienvenue, Madame.

    Ce dernier disparut un instant puis revint avec deux grosses oranges gorgées de soleil.

    - Pour toi Madame, oranges de Marrakech, beaucoup de jus et d’énergie. Très très bon pour la santé.

    - Oh ! C’est gentil, ça me touche.

    Abdel observait mes échanges avec le serveur d’un œil attendri.

    - C’est un ami à toi ? lui demandai-je

    - Oui, un ami d’enfance. Nous avons grandi dans le même village. Et puis, les gens d’ici se connaissent tous tu sais.

    - Tu as grandi à Marrakech ?

    - Pas loin d’ici, dans un village à près de 30 Km. Justement, tu fais quoi demain de ta journée ?

    - Rien de précis

    - Tu voudrais découvrir mon oasis, un endroit loin des sentiers touristiques ?

    - J’en serai honorée, je me sens si mal à être au milieu des touristes de l’hôtel qui suivent le guide comme un troupeau de moutons. Elle est où ta belle oasis ?

    - Près de mon village, un endroit où j’aime aller rêvasser, et la maison de mon grand-père est juste à côté. Tu veux ?

    - Oh oui, m’écriai-je, les yeux pétillants à cette si belle surprise.

    - On fera griller du poisson, et si tu n’as pas peur, on dormira à la belle étoile. Tu pourras voir les étoiles qui accompagnent mes nuits, elles sont belles, on les voit si distinctement dans leur habit de lumière qu’on se sent de tendre la main pour les cueillir. Et puis au matin, nous irons prendre le petit déjeuner chez mon grand père.

    - Oh, je ne sais quoi dire, je suis si heureuse. Et ton grand père le sait ?

    - Non, mais il n’y a aucun problème. Chez nous, il y a toujours une place pour l’invité, et tout ce qui trône sur une table de repas se partage en autant de parts qu’il faut. Si je le préviens que je viens avec une étrangère, il risque de sacrifier un mouton juste pour te faire honneur. Tu n’as pas peur de dormir dehors ?

    - Oh non, du moment que je suis avec toi, dis-je avec un trouble difficilement dissimulé.

    - Tu repars quand à Paris ?

    - Normalement demain, mais je vais prolonger mon séjour, et, ajoutai-je avec empressement et l’envie brûlante qu’il le sache, je vis seule, aucun homme ne m’attend.

    - Et tu comptes rester combien de temps encore ici ?

    - Je ne sais pas, tant que j’en ai envie dirons-nous.

    - Attention que l’air de notre pays n’atteigne ton sang, car parfois il peut envoûter et faire perdre la raison, dit-il en pointant ma tempe de son index et le sourire plaisantin. Demain Inch’Allah, en mon oasis, je te narrerai l’histoire d’une femme venue d’Occident pour un séjour de repos à Marrakech et qui jamais n’est repartie. On la croise parfois ici, sur la place Jamaa El Fna, elle est diseuse de bonne aventure et conteuse d’histoires de Djnouns.

    - Des djnouns ?

    - Ce sont les esprits malins.

    - Elle s’appelle comment ?

    - Ici tout le monde la nomme Aïcha, et personne ne connaît son véritable prénom. On dit que les plus grands de ce pays la consultent, tant il paraît que ses pouvoirs sont immenses.

     


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 2 Janvier 2011 à 15:55
    Au loin, près de chez nous
    Triste histoire, joliment raconté, qui me laisse le sentiment d'être handicapé à tout jamais, insondable amertume.
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