• "Au loin, près de nous", Episode 2/4

     

    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 2/4.

     

    Peur de croiser à nouveau son regard, peur qu’il lise dans mes yeux. Mon Dieu ! Que m’arrive-t-il ?

    Je m’accroche à leur conversation, le regard plongé dans ce journal qui n’est guère plus qu’une fuite à mon trouble, les mots que j’y lis n’ont plus aucun sens. 

    Je n’entends plus le crissement des roues métalliques sur les rails, ni même les bavardages des quidams alentour.

    - On va foutre le dawa à Bastille, dit l’un d’entre eux

    - On va tout niquer, j’ai trop le seum(haine), renchérit un autre

    - Putain, le mec, il vient chez nous, à Clichy, après la mort de Ziad et Bouna, il dit comme ça que c’était des délinquants qui venaient de faire un cambriolage, alors que tout le monde sait maintenant que c’est pas vrai, et les gens le foutent Président de la République.

    - A croire que les gens nous aiment vraiment pas

    - Ils tuent les nôtres, ils nous crachent dessus et ils voudraient en plus qu’on se tienne tranquilles dans nos cages à poules !

    - On peut crever, ils en ont rien à foutre

    - Nique Sarko, lance l’un d’entre eux d’une voix timide

    - Pourquoi tu parles doucement, renchérit Toni, t’as peur de quoi ?

    Et Toni se lève, puis à haute voix, il dit « Nique Sarko, Sarko racaille, Sarko menteur, nique Sarko ! »

    - Voilà c’est dit, ajoute-t-il à destination de ses camarades, qu’est-ce qu’il y a maintenant, faut décomplexer les mecs, faut leur rentrer dedans à ces sarko et compagnie, effet miroir les mecs, effet miroir, on nous insulte, on insulte, on nous met une droite, on met une droite. Putain, le sarko il nous insulte en plein 20H et toi tu l’insultes dans ta barbe comme si t’avais honte ! Putain, lâche-toi, crie-le ton « nique sarko », ça s’appelle une réaction légitime. Putain, les mecs il va falloir vous battre contre vous-même d’abord, décomplexer et affirmer ce que vous êtes, si on n’est pas capables de ça, alors vaut mieux qu’on rentre chez nous et qu’on ferme notre gueule !

    Au loin, deux hirondelles s’entretiennent d’un monde merveilleux. Et les feuillages naissant continuent d’exhaler leur doux parfum dans les ruelles bondées d’anonymes pressés. Le chant joyeux des palabres jolies demeure dans les airs en une branche lointaine, sans que personne, là, en bas, n’y prête une attention.

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, la mémoire continue de se graver au marqueur rouge : « Deux ans après l'accident qui a vu la mort de Ziad et Bouna, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris a ouvert la voie au procès de deux policiers poursuivis pour "non-assistance à personnes en danger" ».

     

    Leur conversation continue de susciter crispations et gênes, les visages des voyageurs intensifiant leurs rides de mépris et de damnation sans pour autant que l’un d’eux n’ose les interpeller d’un désaccord. 

    Toni est attentif aux réactions, devinant l’animosité ambiante à leur encontre et probablement disposé à en découdre avec quiconque oserait les interpeller en des termes dédaigneux. Son front s’anime de rides courroucées, ses yeux ne cessent de parcourir les visages alentour, probablement pour affirmer ses dispositions à réagir à tout affront dont ils seraient l’objet. Et dans le même temps, on le sent ennuyé, on le sent habité aussi par l’envie que tout ces gens puissent comprendre sa colère tant elle lui apparaît légitime.

    Il s’arrêta à l’entrée même de mon hôtel, et il fit la moue en se mordillant la lèvre. Tout mon être lui disait mon désir fou de le sentir tout contre moi cette nuit-là, sans pour autant que ma bouche n’osa dire les mots qui me brûlaient. Je demeurais là, debout, face à lui, ne sachant que faire de mes bras, le corps brûlant et les lèvres suspendues au chemin qu’il allait emprunter pour sa nuit, nourrissant l’espoir que nous serions deux à le parcourir en ses méandres d’émois.

    Et puis, non loin de là, la voix chaude du muezzin lança l’appel à la prière :

    Hayyâ ‘alâ-s-salât, Hayyâ ‘alâ-s-salât

    Hayyâ ‘alâ-l-falâh, Hayyâ ‘alâ-l-falâh

    Venez à la prière, venez à la prière

    Venez à la félicité, venez à la félicité

    Cette voix répandue tout du long des rues et des boulevards ajouta à mon émotion, et vint m’emmitoufler d’un doux frisson. Et sans dire mot, il baisa ma main droite d’un geste princier et s’en alla au loin. Tandis qu’il ne devenait plus qu’une ombre lointaine, il se retourna et m’adressa ces mots : « A demain, si d’aventure tu passais par la place Jamâa El Fna, Inch’Allah ».

    Et la voix du muezzin me réconfortait de ma tristesse de voir mon bel amour s’éloigner de moi. Etrange cette sensation d’abandon que je ressentis, comme si un être cher et essentiel à ma vie venait de me quitter pour un long temps d’absence.

    Et je lui criai : « J’y serai à la même heure, au même endroit, je t’attendrai ».

    Au dedans, en un recoin de l’hôtel, à la lumière tamisée et chancelantes des bougies, le son du luth accompagnait les touristes insomniaques et assoiffés d’exotisme. Et j’eus le vague à l’âme.

    Qui étais-je au juste ? Une touriste, comme tant d’autres, détachée de mon quotidien et prise sous le charme d’un exotisme sur mesure ? Une simple femme soudainement amoureuse après le désastre de dix années de mariage sans véritable amour ? Une femme égarée et sensible à la première parole jolie qu’on lui adresse ? Une femme égarée dans le tumulte d’existences qui cohabitent mais s’ignorent ? Tant de monde autour de moi et pourtant si seule en ma vie d’obéissance à un quotidien dicté bien moins par ma volonté que par celle des autres.

    Depuis trop longtemps déjà je vivais seule. Ni père, ni mère, tout deux décédés à un âge où la mort rôde à proximité, juste quelques amis avec qui je partageais quelques moments de convivialité et jamais mes peines. J’ai hérité de l’appartement de mes parents, Rue Montorgueil, à Paris, mais le niveau de vie du quartier y était trop élevé pour moi, tout y était cher, un quartier devenu un ghetto pour les riches, et le mépris se lisait dans leurs yeux quand je les croisais, moi la simple secrétaire qui ne méritait pas de les avoir pour voisins. Je songeais à vendre mon appartement et à aller là où les gens me ressemblaient, là où le niveau de vie était à ma portée. C’est dur la vie lorsqu’on est seule et mal-aimée.

    Pas envie de rentrer en cet antre à touristes où tout était faux, où même la tenue du portier n’était que parade destinée à satisfaire la soif du touriste. Et puis Abdel, l’authentique, l’homme d’ici, l’homme de mon cœur, s’en allait. Et mon corps souffrait déjà de son absence, j’avais froid et je voulais couvrir la voix du muezzin en hurlant ma peine.

    Le reverrais-je ? Et s’il ne revenait pas à la place Jamaa El Fna ? Cette éventualité m’angoissa soudainement, mon sang se glaça et je demeurai pétrifié à l’idée de ne plus jamais revoir mon bel amour.

    Je me surpris alors à courir, le besoin insoutenable de sentir la proximité de ce jeune homme, de cet amour, car oui, j’étais amoureuse, il fallait me l’avouer. Le rejoindre devint une nécessité impérieuse ou bien alors j’allais mourir. 

    Je parvins, à bout de souffle et l’angoisse au ventre, à hauteur de la Koutoubia, l’avenue Mohamed V venant s’échouer au commencement de la Place Jamaa El Fna. Et de l’autre côté de la rue, je vis mon absent, mon bel Abdel qui cheminait d’un pas léger, la tête recouverte de la capuche de sa djellaba, et de petites nuées de fumées de cigarette s’en échappaient aussi. Il longeait le cortège des carrioles aux chevaux lassés d’une mise en scène chaque jour renouvelée, une vaste comédie donnée à des touristes assoiffés d’un exotisme fait sur mesure.

    Déjà Abdel s’engouffrait sur la place, et je traversai la rue pour ne pas le perdre de vue. Il m’apparaissait alors puéril de l’interpeller en criant son prénom, même si telle était mon envie, le voir se retourner et me sourire à nouveau. Il entra en une demeure jouxtant la Place et à la porte imposante, et il disparut en son intérieur, d’autres hommes y entraient également. S’y tenait-il une réunion secrète à l’heure des songes ?

    Intriguée, je m’approchai. J’attendis que le flux des entrées cessa, et j’empruntai également cette porte. A l’entrée une multitude de chaussures jonchaient le sol, et au-delà une assemblée nombreuse d’hommes se prosternait dans une même direction et dans des gestes identiques en une chorégraphie belle et poétique. C’était une mosquée, et l’appel à la prière que je venais d’entendre était donc la raison du départ de mon bel amour.

    Mes yeux parcoururent cette vaste salle et reconnurent enfin Abdel. Il se levait les deux mains à hauteur des oreilles en disant, d’une voix lourde et à l’instar de toute l’assemblée, « Allah Akbar ». Ma peur d’être aperçue se joignait à mon émotion devant la beauté de ce recueillement collectif. Toujours debout, les deux mains sur la poitrine, il récitait ensuite ce que j’allais découvrir par la suite comme étant une prière de Louange : « Gloire à Toi, Ô mon Dieu, par Ta Louange. Bénis sois Ton nom et que Ta grandeur soit exaltée. Il n’y a pas d’autres divinités que Toi ». 

    Un vieil homme, manifestement en retard pour la prière, m’interpella et me somma de quitter les lieux, m’expliquant sereinement que la prière n’était pas un spectacle pour touristes.

    Au dehors, les senteurs s’atténuaient et les gargotiers de la place n’allaient pas tarder, après la prière, à ranger leur matériel en un ballet joli. Les lampions allaient s’éteindre, déjà les charmeurs de serpents, les mendiants, les musiciens et les badauds s’en étaient allés. Le spectacle allait se finir et les corps se reposer. Et moi, et mon désert intérieur, et mes larmes.

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, des bouts de feuilles à grands carreaux sont collés, on peut y lire : « Nous sortions de la mosquée, et la police nous a encerclés, flash ball aux poings. Ils nous ont pris à partie, mais ce qui nous a le plus choqués c’est quand ils ont mis en joue des mères de famille qui sortaient de la prière et qu’ils se sont mis à les insulter : - cassez-vous bande de putes et surveillez mieux vos enfants ». En bas du bout de feuille, on pouvait lire le blase d'un certain Toni.

     


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  • Commentaires

    1
    lisa
    Jeudi 30 Décembre 2010 à 13:16
    bravo
    j'aime votre style m. razane. Poésie et rudesse, très très bon. Impatiente de lire la suite.
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