• "Au loin, près de nous", Episode 1/4

     

    "Au loin, près de nous", par Mohamed Razane ©

    Episode 1/4.

     

    Ligne 5, Gare du Nord.

    Eclats de voix.

    J’abaisse mon journal et je lève les yeux.

    Quatre jeunes garçons s’engouffrent dans le métro et s’installent sur les sièges rabattables. Ils rient beaucoup, parlent forts et se tapent dans les mains par moments comme pour sceller des paroles chancelantes. Ils ont l’air heureux, comme un jour de départ en vacances.

    J’observe alentour. Les voyageurs sont irrités par l’animation soudaine qui s’engouffre en leur quiétude routinière. Des regards se croisent par dessus les livres et les journaux, et des grimaces s’échangent, autant de solidarités silencieuses et d’hostilité face à cette intrusion agaçante. Et pourtant, ces jeunes gens ne sont guère que des êtres de vie, ils parlent, ils rient, ils chahutent et ils plaisantent ; en somme tout ce que d’aucuns voudraient faire et que des codes obscurs leur interdisent. Pourquoi cherche-ton à étouffer la vie ? L’hostilité dont sont l’objet ces jeunes gens est probablement celle d’êtres éteints malgré eux et qui jalousent la vie qui exulte de leurs corps pleins d’appétit. C’est que nous avons atteint l’extrême absurdité de notre dimension sociale, la préoccupation de ne pas déranger son voisin a fait de nous des êtres morts alors même que nos corps piaffent du besoin d’exulter.

    Drôles de pensées. Il y a bien longtemps que je n’avais pris le temps de lever les yeux et de regarder autour de moi, ma vie de fantôme parmi les fantômes ayant marqué ses plis. Et si j’avais levé les yeux assez tôt, il serait probablement encore avec moi. Que n’ais-je pas pris au sérieux ton mal-être soudain, Abdel mon amour. 

    Au dehors, les fleurs libèrent leurs douces senteurs, les arbres s’habillent de feuillages. Un doux parfum parcourt les ruelles.

    Ça et là, à Clichy Sous Bois et ailleurs en nos quartiers délaissés, sur les murs de béton, la mémoire des propos de Sarkozy, au lendemain de la mort de Ziad et Bouna, est gravée au marqueur rouge : « Lors d'une tentative de cambriolage, lorsque la police est arrivée, un certain nombre de jeunes sont partis en courant. Trois d'entre eux, qui n'étaient pas poursuivis physiquement, sont allés se cacher en escaladant un mur d'enceinte de trois mètres de haut qui abritait un transformateur. Il semble que deux d'entre eux se soient électrocutés... JDD 25/01/2008 » 

    Celui que les autres nomment Toni, et qui dégage une aura certaine sur eux, a le regard intelligent. Il parle bien moins que ses camarades, il donne l’impression de réfléchir sans cesse, croisant et soupesant le regard des voyageurs qui sont happés par la vigueur de cette petite meute expressive. 

    Le bonnet et la capuche qui recouvrent sa tête lui donnent un air de guerrier énigmatique, et ses joues, rouges d’une vraisemblable course haletante,  sont parsemées de sillages humides d’une probable pluie au dehors. Un adolescent de dix huit ans au plus, à la peau maghrébine et à la bouche épaisse. Un léger duvet recouvre son visage et ses yeux noisette dégagent tant d’intelligence. Ses gestes sont majestueux.

    Mon corps vibre.

    Une soif m’étreint.

    Son regard a croisé le mien.

     

    Souvenirs de l’agitation frénétique de la Place Jamaa El Fna, à Marrakech. Un jour d’août, en 2001, le soleil venait de se coucher. La Koutoubia venait de revêtir son habit de lumière, trônant majestueusement au beau milieu de cette obscurité naissante. J’étais adossée à une échoppe au beau milieu d’une foule sans cesse renouvelée et d’un brouhaha de musiques et de conversations inépuisables qui s’enchevêtraient les unes aux autres sans fracas. Mes mains décortiquaient voluptueusement le poisson qui trônait parmi les nombreux mets qu’on venait de me servir ; les pulsations de la derbouka au loin berçaient ma quiétude, les fumées épaisses et odorantes s’élevaient dans les airs et emmitouflaient cette foule dansante et sans cesse renouvelée, et le tout alertait mes sens et me procurait une ivresse d’un plaisir inouï. Je m’abandonnais doucement à cette atmosphère ensorcelante, et un désir brûlant montait en moi de fermer les yeux, de taire ma raison et de livrer mon corps aux méandres de cette fièvre envoûtante, un corps fatigué d’un travail chaque année plus éprouvant, plus de paperasses sans intérêt à traiter chaque jour que Dieu fait, une ambiance délétère depuis qu’une collègue a été licenciée sans être remplacée et dont nous héritions, moi et mon autre collègue, la charge de travail ; c’est que la hiérarchie mène une lutte acharnée aux économies pour satisfaire la boulimie pressante des actionnaires. Fatiguée, nouée, usée et aucune once d’énergie ni de courage pour me révolter.

    Soudain j’entendis une voix chaude, comme celle d’un poète, des murmures comme des caresses qui me parcoururent le corps. Un doux frisson me saisit. Un jeune homme d’une vingtaine d’années venait de s’installer à mes côtés, ses yeux étaient habillés d’un sourire d’enfant, il était grand, une silhouette fine et vêtue d’une djellaba couleur sable, le chapeau posé négligemment sur sa tête était plein de couleurs vives aussi. Il me souriait et me parlait en français sans peine aucune. Sa voix était belle, éraillé comme celle d’un sage. Les mots quittaient sa bouche avec une certaine lenteur tant il en prenait soin. Avant même de lui parler, j’eus envie de me blottir tout contre lui, de sentir son corps et de boire à satiété toute la poésie dont il était pétri. Désir soudain et insensé… Oui je suis française… Paris… Rue Montorgueil… Près de Châtelet-Les-Halles.

    Et il me parla de Paris comme s’il y avait toujours vécu tandis qu’il n’y était jamais allé. Il était étudiant en langues étrangères, maîtrisant parfaitement le français, l’anglais et l’espagnol. Quand il parlait des choses, il leur donnait toujours une dimension merveilleuse et je prenais plaisir à m’émerveiller avec lui, même sur des choses banales comme ce vieux monsieur, au coin d’une rue, vautré au fond de sa charrette, un chapeau de paille sur la tête, imperturbable, figé comme un décor, et observant les allers et venues sans jamais  que lui-même ne s’anime d’un mouvement, le temps semblant n’avoir aucune prise sur lui.

    Et mon désir allait grandissant, le besoin insoutenable de sentir son corps contre le mien, c’était fou, déraisonnable, mais si vrai. J’apprenais qu’il avait vingt deux ans tandis que j’en avais très exactement le double, et cela m’importait peu tant j’étais hors du temps, tant mon désir était brûlant et tant j’aspirais au bonheur. 

    Il me guida dans le tumulte de la place, m’en expliquant l’histoire tout autant que celle des artistes que nous croisions et avec lesquels il échangea quelques mots. Et à l’entendre parler l’arabe me rendit cette langue proche, et je me promis que j’allais en apprendre les secrets et les finesses Inch’Allah. Et après que nous nous eûmes abreuvé de l’euphorie et des plaisirs dont recelait la place, il m’emmena emprunter le labyrinthe des ruelles étroites de la médina. Et derrière des portes mesquines se cachaient des riads somptueux, et nous y buvions le thé et nous y écoutions tout à tour des contes et des musiques souvent accompagnées de danseuses aux ondulations savamment maîtrisées. Et les regards que posait sur moi mon bel et jeune berbère me procuraient une joie inavouable, je me sentais une princesse des mille et une nuits.

    Tandis que nous étions assis sur un sédari en un Riad somptueux, aux couleurs et aux décors fabuleux,  parmi une assemblée nombreuse et éparse, et que le joueur de luth, le flûtiste, les percussionnistes et le chanteur étaient au faîte de leur exaltation, j’osai poser ma tête sur son épaule, et les effluves de musc qui se dégageaient de sa djellaba m’enivrèrent. Sa main vint alors timidement caresser la mienne puis se retira, et ce geste bref me fit l’impression de mille caresses tout le long de mon corps. Ma tête sourdait du désir, devenu insupportable, que j’éprouvais pour ce jeune homme, un quidam que mon cœur jugea de confiance. Comment se pouvait-il que ce désir habita tant mon corps ? Jamais je n’avais ressenti telle émotion, peut-être était-ce là l’ultime appel au secours d’un corps que la société moderne avait abîmé, ayant étouffé en lui tout ce dont il recelait d’humain.

    Nos corps las de nos déambulations et saouls d’avoir bu à satiété tous les plaisirs alentour, nous empruntâmes le boulevard Mohamed V en direction de mon hôtel. Il marchait à mes côtés, et parfois nos corps se frôlaient sans que l’un de nous deux n’osa prendre la main de l’autre. On s’en allait et derrière nous le brouhaha de la place Jamaa El Fna se faisait lointain, seul le son de la flûte du charmeur de serpents continuait à nous parvenir de façon distincte. La scène était jolie, la beauté m’était enfin révélée en compagnie d’un inconnu berbère en un pays étranger.

     


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  • Commentaires

    1
    caro
    Mercredi 29 Décembre 2010 à 02:27
    1/4
    C'est superbe Mohamed, j'adore... Ton style, l'histoire... Tu disais que c'était long mais c'était court en fait... Vivement la suite :)
    2
    caro bis
    Mercredi 29 Décembre 2010 à 03:08
    1/4 bis
    En plus je me disais ça doit pas être facile de te prendre pour une fille, enfin de te mettre à la place d'une femme :)
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